Publications et catalogues des expositions

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Emmanuel Barcilon, 2012
Extrait du catalogue publié pour l’exposition
The continuation of romance
Publié par rosenfeld porcini, london 2012
ISBN 978-1-909564-00-8

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Emmanuel Barcilon, 2010
Catalogue publié pour les expositions:
Espace art contemporain de La Rochelle,
Espace art contemporain de l’Atelier d’Estienne, Pont-Scorff,
Textes de Lionel Dax
Monographik Editions
Edition of 2010
300 x 243 mm, 96 pages
ISBN 978-2-36008-017-5

Révélations
«Percevoir, c’est lire
Seul ce qui apparaît à la surface est lisible
La surface qui est la configuration est – connexion absolue »
Walter Benjamin, Fragments, vers 1917

Chaque peinture de Barcilon est un jeu de subtiles apocalypses , de petites épiphanies comme des lucioles qui apparaissent un jour et disparaissent le lendemain. Temps incertain de la maturation, de la distillation, de l’émergence… Jusqu’à être, au moment du choix évident de l’harmonie, une invitation à voir ces singulières révélations dont nous ne voyons, en tant que voyants , que quelques détails épars. Le peintre doit d’abord se perdre dans un cheminement intérieur pour que le tableau puisse advenir et devenir un miroir ouvert à tous les corps de passage.

Histoires invisibles (sous la surface)
Les tableaux d’Emmanuel Barcilon sont des espaces de paradoxes : le lisse et le gravé, le collage précis et le goût du gestuel, le monochrome laqué et un amas de coulures qui strient les figurations, la surface et la profondeur, le dessin et la couleur. Tout ce qui était conçu comme une opposition, deux traits de caractère distincts, se retrouve uni dans le corps du tableau.

Commençons par le long processus d’invisibilité qu’introduit le peintre dans ses compositions : une maturation à l’oeuvre, un jeu avec le temps, un plaisir de voir s’ouvrir l’être du tableau.

D’abord, il y a des histoires invisibles qui apparaissent par bribes ou par éclats, les parts manquantes de l’oeuvre et les refoulements inconscients définitivement cachés comme des strates de repentirs, les non-dits qui resurgissent parfois comme autant de cris gravés : « crise d’urticaire », « rage de dents », « on n’entend que toi », « respire aujourd’hui ».

Chaque jour un nouveau tableau est là, présences, interrogations pour la suite à adopter, improvisation spontanée devant l’élaboration lente des surprises. Chaque jour inventer une nouvelle histoire qui corrobore celle de la veille ou l’annule d’un geste franc ou caressant. Emmanuel Barcilon fait du repentir un style, une forme mouvante invisible à tous.

À force de poncer, de gratter, de graver, des détails des anciennes peaux refont surface marquant l’idée qu’un monde englouti est dissimulé derrière et qu’il ne sera jamais accessible à nos yeux ni aux yeux du peintre. Emmanuel Barcilon joue de l’invisible comme un musicien joue du silence.

C’est sûrement pour cette raison qu’il met en scène régulièrement, soit sous forme de graffitis rapides soit sous forme de documents scientifiques collés, des écorchés, des squelettes, des anatomies, toutes ces choses de nos corps qui sont invisibles à l’oeil nu mais qui structurent les êtres en profondeur : ossatures, muscles, ligaments, nerfs, sangs, organes, bactéries, virus, adrénalines, vitamines, cellules… En irritant, en effritant la peau du tableau, le peintre écorche l’être du tableau, le fait saigner et dévoile des détails de figurations. Le voyant tente alors d’après les indices qui percent à la surface de reconstruire à travers ces fragments une histoire, un récit ou devine plutôt que chaque fragment porte en lui sa propre histoire, une pensée à cueillir, à accueillir.

Les œuvres de Barcilon font écho aux pratiques de la photographie, à la révélation et à la fixation. Il fait monter la lumière et les couleurs après les avoir cachées un temps. Il les redécouvre, par hasard ou par choix, c’est selon, mais autrement. Son acte de peindre se pense en un cheminement fait de variations successives jusqu’à l’accord final : la fixation des révélations.

L’être du tableau (en surface)
« La couleur n’est pas l’essence de la peinture, c’est la surface. À la surface, dans la profondeur, l’espace vit selon son infinité. À la surface, l’existence des choses se déploie vers l’espace et non à proprement parler dans l’espace. La couleur est d’abord concentration de la surface, l’imagination de l’infini y pénétrant. La couleur pure est elle-même infinie, mais dans la peinture n’apparaît que son reflet. » Walter Benjamin, Fragments, Entretien sur l’imagination, 1915. La surface visible des tableaux d’Emmanuel Barcilon est portée par les surfaces invisibles qui la constituent.

Dans chaque œuvre, la réflexivité du support, parsemé de légères révélations, fait écho à la recherche du peintre qui finit par trouver, dans les strates oubliées, la bonne trouée, la juste fenêtre  dans les couleurs. En cherchant la surprise, il trouve sa chance, la beauté fugitive de l’être du tableau. À mesure qu’il creuse son support et sa surface, il fait de la mémoire du tableau sa force, des laques de souvenirs.

Le tableau évoque bien la présence de sa propre histoire dont nous voyons les traces sur les franges du support : coulures de toutes les couleurs utilisées, près de trente couches. Le tableau est le résultat d’un processus d’individuation de l’oeuvre, « pas à pas » accumulation, « couche sur couche
» stratification, qui a pour but d’ouvrir les sens de celui qui regarde : donner les sensations du toucher, peau âpre, cicatrices, brûlures, et en même temps, peau veloutée, caresses, douceurs des couleurs ; puis produire des sons, des bruits, de la musique. L’oeil touche et écoute autant qu’il voit.

Ici, en surface, le corps et les inquiétudes de l’artiste s’expriment sur cette peau projetée, le tableau, où surgissent, en un chaos singulier coloré moucheté, à la fois des grains de beauté et des boutons d’urticaire.

Les vandalismes de l’enfance opèrent comme des signatures maladroites sur une feuille blanche ou sur les pages d’un livre illustré. Après les gribouillages viennent les premiers dessins de corps et l’écriture du nom. Et les vandalismes des graffitis gravent sur les murs des villes des colères de lettres
contre les architectures. Ces moments d’attaques instinctives font partie du langage pictural d’Emmanuel Barcilon.

Le tableau reflète donc l’histoire des états d’esprit de l’artiste, un territoire d’affects où les joies, les colères, les doutes, les expériences, les grâces, les frustrations, les désirs, les vicissitudes du peintre rencontrent à travers sa membrane laquée celles des voyants.

La plupart de ses supports sont pensés en miroir d’un corps en croix, tel l’Homme de Vitruve de Leonardo da Vinci. L’oeuvre est la mesure du corps en croix. Pour le peintre, l’horizon des bras tendus pour déplacer les tableaux évoque l’incarnation, le corps à corps érotique entre le peintre et sa peinture, et la verticalité du corps, sa stature, sa hauteur, renvoie à la question du temps, au présent, à la présence. Le tableau est incarné dans le temps.

L’espace de la surface s’ouvre également aux vanités : désordres, squelettes, crânes, et utilisation de plus en plus fragrante des nouvelles tirées des journaux. Des articles de presse et des photographies d’événements sont imbriqués dans le processus. Messages à répétition de morts, de servitudes, de violences martelées… Le peintre livre un corps à corps avec le support mais aussi avec le déluge des corps en souffrance dans toutes les sociétés. Emmanuel Barcilon s’interroge sur les figurations de la mort, les memento mori de notre temps, les armes, les insultes, les frustrations, les cris en tout genre. Comment, sur ce fond de désastre, faire monter la lumière et la beauté, comment trouver sa respiration, son élan vers l’amour ? Peut-être à travers le regard de l’enfant qui découvre le monde comme un théâtre de jouets et qui finit, à force de jouer, par maîtriser ses angoisses.

Miroirs ouverts (hors la surface)
« En mettant en jeu le corps physique du spectateur, en l’amenant à se déplacer, à osciller d’avant en arrière, à s’éloigner, à s’approcher pour, à chaque étape et en chaque lieu, apprécier la peinture dans l’image, la « nouvelle manière de peindre » ruine le dispositif « régulier » qui légitimait la représentation en tant que savoir, représentation d’un savoir et savoir d’une représentation. Mais le rapport de détail qui appelait et retenait le spectateur trop près de l’image défaisait déjà le dispositif du « tout ensemble ». » Daniel Arasse – Le Détail.

Détails pour le proche / Distance pour le tout. Ce dispositif visuel de prolifération de détails, tels de petites fenêtres de dimensions variables, collages, écritures, ratures, griffures colorées, coulures, rayures, matières brossées, amène le voyant à se rapprocher et à s’éloigner, à rejouer à son tour le va-et-vient du peintre devant son tableau. Désirs de l’éloignement et plaisir